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Dire non à la haine et à la fatalité pour sortir par le haut

«Le Burundi et ses souffrances cycliques : peut-on s’en sortir? », tel est le titre d’une conférence organisée par l’Alliance des Burundais du Canada en partenariat avec le Musée de l’Holocauste Montréal et le Groupe de presse Iwacu. Elle avait pour objectif principal de chercher ensemble des solutions qui stabiliseraient durablement le pays et procureraient un développement à tous les Burundais à travers des témoignages sur nos mémoires blessées et une réflexion sur les causes communes de nos tragédies. Une vraie communion: les Hutus ont parlé de leurs souffrances, les Tutsi aussi, sans oublier les Hutsi, peu connus avant la publication du livre d’Antoine Kaburahe «Hutsi, au nom de tous les sangs». Image grandeur nature de l’histoire familiale d’Aloys Niyoyita. Une découverte aussi: les gens se ressemblent profondément, malgré leurs différences morphologiques supposées, instrumentalisées. Ils ont surtout la même sensibilité vis-à-vis de la douleur commune car, les Hutus, les Tutsis et les Hutsi ont été victimes d’un même bourreau; une machine à la fois typique et atypique : le(s) Système(s) en place.

Ces systèmes comme on dit, ces différents régimes politiques qui ont volé et continuent de saper l’unité, la paix et l’Ubuntu au peuple burundais jusqu’à rendre ce pays ingouvernable mais tout de même increvable malgré les différentes tentatives en vue de sa dislocation en tant que nation. L’Ubuntu, soit dit en passant, est cette valeur ancestrale et millénaire qui a tissé le Burundi, à coup de contes et légendes, proverbes et récits mythiques, mais aussi de codes de conduite.

L’histoire de ce pays est jalonnée de conflits de toutes natures qui ont un point commun : la volonté d’écarter l’autre est de régner en maître, un rêve qui a toujours fait des ravages et malheureusement des émules. Et pour cause: l’histoire récente du Burundi est essentiellement marquée par des déchirements à caractère identitaire et d’une violence sans précédent. On retiendra, pour mémoire, les événements sanglants de 1965, 1969, 1972, 1988, 1991, 1993 et 2015. Par sept fois donc, si pas plus, la violence s’est imposée comme une fatalité.

Les participants étaient unanimes sur le fait que toutes ces dates de triste mémoire et inscrites en lettres de sang dans les annales de notre histoire ont besoin d’une explication afin de comprendre pour avancer. Ils ont notamment noté que chaque fois que cette démarche a été tentée, elle a souvent et est toujours malheureusement biaisée. Des politiques et des auteurs mûs par des mobiles autres que l’établissement de la vérité des faits racontent l’histoire en la confisquant à leur guise; en monopolisant la mémoire. Ce qui, d’ailleurs, nous empêche toujours de tirer les leçons de notre passé commun pour aller sereinement de l’avant.

La date du 19 mai 2019, un dimanche, restera probablement gravée dans les mémoires des participants. Les organisateurs de la conférence ont offert à l’assistance, l’occasion de revisiter un pan de leur histoire, notre histoire. Loin d’eux l’idée de demander aux participants de transformer leurs discours et récits en lamentations ou de faire de cette salle un prétoire. Les participants ont plutôt été invités à capitaliser sur les témoignages croisés des intervenants, sur leurs vécus respectifs, afin de contribuer à jeter les bases d’une refondation de leur futur commun, expurgé des démons de la haine et de la division.

À travers différentes interventions, une idée ne cessait de revenir : «Ce ne sont pas les Tutsi qui ont tué les Hutus pas plus que l’inverse». Ce sont des Hutu, des Tutsi et même des «Hutsi», à la solde des différents régimes politiques, honnies, qui ont tué leurs frères et sœurs». Aucun Burundais, qui qu’il soit, ont-ils poursuivi, ne devrait payer ou être marginalisé pour des crimes qu’il n’a pas commis. La responsabilité est individuelle et non collective. Halte donc à la globalisation et à l’instrumentalisation de la mémoire à des fins de plaidoyer ou de propagande politique, semblaient-ils faire sentir : regain de prise de conscience somme toute salutaire dans un pays où politiciens et organisations en mal de vision s’affairent à ghettoïser à l’envi!

Bref, à chaque panéliste, une idée-phare sous forme de paraphrase : Pierre Claver Mbonimpa (Accordons à la vérité des faits la place qui est la sienne afin que plus personne ne paye encore à la place de l’autre) ; Ninette Irabaruta (Si nous cessons de nous attarder sur nos douleurs personnelles et respectons les douleurs des autres, nous pourrons renouer avec la paix et reconstruire ensemble notre beau pays) ; Justine Nkurunziza (Notre mère nous a préservés de la haine ; la haine détruit celui qui la traîne) ; Aline Ndenzako (Je ne vis plus au Burundi mais je ne l’ai jamais quitté de cœur ; reconstituer la mémoire des douleurs qu’a subies mes compatriotes, tel est mon rêve le plus ardent, mon projet de vie) ; Ketty Nivyabandi (Les événements de 1972 ont éclaté six ans avant ma naissance mais une certaine opinion prétend que j’y étais impliquée…La classe politique burundaise a les mêmes caractéristiques depuis une cinquantaine d’années : gestion catastrophique des événements qui ont endeuillé le Burundi et manque cruel de vision pour la jeunesse qui aujourd’hui, semble n’avoir aucun espoir…Les manifestants de mai 2015 étaient des jeunes, toutes ethnies confondues, venus essentiellement des quartiers défavorisés qui ont subi une répression sans nom) ; Sarah Fogg, Musée de l’Holocauste Montréal (Au cours de l’holocauste, tous les moyens de communication ont été utilisés pour propager l’idéologie antisémite. La leçon qui s’impose aujourd’hui est qu’ils peuvent aussi être utilisés pour reconstruire la paix dans des communautés divisées) ; Sylvere Kabwa (L’inégale répartition des ressources est souvent la source de conflits profondément enracinés. La justice et le dialogue sincère peuvent aider à venir à bout de tels conflits).

Même pour l’auteur de : «1972, Massacres des tutsi dans le sud», Novat Nintunze qui, très jeune encore, perdit son père et plusieurs de ses proches, «La réconciliation est de rigueur, mais sans aucunement occulter la vérité sur ce passé horrible afin de ne pas être condamné à le revivre».

Autre point important de consensus : il est de notoriété publique qu’au Burundi, des personnes issues des différentes communautés ethniques ont subi des injustices. Beaucoup même d’entre elles ont été emportées par les crises cycliques qui se sont abattues sur le pays. Il n’est de la responsabilité de personne, à l’exception des instances nationales et internationales habilitées, de chercher à établir des responsabilités et de qualifier ces crimes. Il leur appartient donc et sans plus tarder, de faire ce travail d’importance capitale pour réconcilier et guérir les mémoires blessées. Comme le Président de l’Alliance des Burundais du Canada, André Dunduri, l’a si bien souligné lors de son allocution, «ce qui est important c’est faire la lumière sur les différents épisodes sombres, la clarification de ce qui s’est passé, l’identification et le jugement des criminels. C’est enfin, la réconciliation définitive du peuple burundais afin de tourner la page et penser à un avenir commun, prospère pour tous les Burundais et pour les générations futures».

Pour l’ABC, en effet, l’objectif ultime de la conférence était de faire en sorte que cette initiative «soit suivie partout où il y a une communauté burundaise et surtout à l’intérieur du pays. Nous sommes convaincus que seul le dialogue intercommunautaire et la mise en avant de l’identité nationale au lieu de l’identité ethnique pourront sauver définitivement notre pays de ce cycle infernal de violences». Et en termes de modalité indiquera André Dunduri, «nous comptons partager cette expérience avec nos compatriotes de la diaspora partout dans le monde, pour qu’un dialogue permanent s’établisse entre Burundais».

Fait à Ottawa le 27 mai 2019

© L’Alliance des Burundais du Canada, l’ABC

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